La France a banni les micro-billes en plastique des cosmétiques en 2018. Près de dix ans après, le constat s’impose : elles n’ont pas disparu et vous en absorbez quotidiennement sans même le savoir.
Vous avez peut-être en mémoire la période autour de 2015, lorsque les gommages exfoliants ont été érigés en ennemis publics numéro un de l’environnement. En cause : les micro-billes de polyéthylène, ces sphères manufacturées de moins d’un millimètre que des milliers de cosmétiques à rincer utilisaient comme particules abrasives. Leur concentration atteignait parfois des niveaux considérables. Dans une publication consacrée au sujet sur X, le 20 mai, l’analyste des politiques environnementales Anish Moonka rappelle : « une seule bouteille de gel exfoliant pouvait contenir jusqu’à 330 000 micro-billes plastiques ».
À l’issue de débats particulièrement tendus entre les autorités françaises et les industriels, la commercialisation de ces billes a été interdite dans l’Hexagone en 2018. Faut-il y voir une victoire ? Pas vraiment. À l’image des microplastiques, leur interdiction ne les a pas empêchées de continuer à polluer les milieux naturels : elles se retrouvent désormais partout. Extrêmement persistantes, elles ont surtout permis de soulager les consciences, sans interrompre le circuit de contamination qui les a menées de vos salles de bains… jusqu’à vos assiettes.
Le scandale des micro-billes : bannies des cosmétiques, désormais dans l’alimentation
Ces produits avaient alors rencontré un succès colossal, soutenu par un marketing offensif laissant entendre aux consommateurs que les micro-billes amélioraient l’exfoliation. Cette promesse est déjà contestable sur le plan médical ; sur le plan écologique, elle constituait une véritable bombe à retardement pour les écosystèmes. D’après un rapport du Comité d’audit environnemental du Parlement britannique, une seule douche pouvait rejeter jusqu’à 100 000 micro-billes dans les canalisations, soit 86 tonnes par an au Royaume-Uni seulement.
Dans cette même publication, Anish Moonka évalue l’ampleur de ces rejets au plus fort de leur utilisation : « environ 8 000 milliards de ces billes partaient chaque jour dans les égouts américains, de quoi recouvrir plus de 300 courts de tennis ».
Une fois engagées dans les réseaux d’assainissement, ces particules échappent aux stations d’épuration, qui ne disposent pas des équipements nécessaires pour les filtrer. Certaines installations pouvaient ainsi en traiter plusieurs centaines de millions quotidiennement. Séparées des eaux usées clarifiées, elles se retrouvaient dans les boues d’épuration. Or, ces boues sont ensuite répandues sur les terres agricoles pour fertiliser les cultures et, comme l’indique Anish Moonka, elles « rejoignent les rivières quand il pleut ».
Des scientifiques de l’Université de Cardiff ont calculé que les sols européens reçoivent ainsi entre 86 et 710 mille milliards de particules microplastiques chaque année. Les terres agricoles du continent constituent donc le plus vaste réservoir mondial de microplastiques.
On pourrait penser que de tels chiffres auraient précipité une réponse réglementaire. Ce serait oublier Cosmetics Europe, dont les bataillons de lobbyistes se mobilisent à Bruxelles dès qu’un texte risque d’entamer les marges du secteur. Cette pression soutenue explique notamment pourquoi le règlement REACH - le cadre juridique régissant, depuis 2007, la mise sur le marché de toutes les substances chimiques vendues en Europe - n’a limité les microplastiques dans les cosmétiques qu’en septembre 2023, et seulement dans les produits à rincer.
Crèmes hydratantes, fonds de teint, déodorants ou détergents : tous demeurent autorisés en 2026. Même lorsqu’ils ne contiennent plus de micro-billes, ils renferment d’autres catégories de microplastiques tout aussi nocives pour l’environnement : polymères filmogènes, particules de polyéthylène et microcapsules. Pour une industrie rompue à l’art de jouer avec les définitions, la situation est particulièrement favorable. Certains fabricants ont contourné les interdictions en remplaçant les micro-billes par des cires synthétiques chimiquement presque identiques, qualifiées de « semi-liquides » et, à ce titre, exclues du champ d’application légal.
Anish Moonka cite également une étude de 2025 publiée dans la revue Environmental Science and Pollution Research. Les chercheurs y ont analysé 28 gommages pour le visage commercialisés dans des pays appliquant une interdiction totale : six produits sur huit contenaient encore des micro-billes, parfois jusqu’à 6 298 micro-billes par gramme, cachées derrière la catégorie des « semi-liquides » qui les dispensait de l’interdiction. La mesure adoptée en 2018 a donc produit exactement le résultat recherché par le lobbying : une victoire d’apparence assez crédible pour apaiser l’opinion publique, mais suffisamment permissive pour préserver l’activité économique.
Micro-billes, dégâts majeurs : une addition sanitaire très lourde
Comme nous l’avons vu, une part de ces micro-billes a fini dans les terres agricoles. Une autre a poursuivi son parcours dans la chaîne alimentaire, puis, inévitablement, dans nos organes. En 2025, une équipe de l’Université du Nouveau-Mexique conduite par le toxicologue Matthew Campen a publié dans Nature Medicine une étude dont les conclusions sont absolument terrifiantes.
Les chercheurs ont comparé des tissus cérébraux prélevés sur des personnes décédées en 2016 et en 2024. Leur résultat : les cerveaux des personnes mortes en 2024 comportaient environ 50 % de plastique de plus que ceux des personnes décédées en 2016. Chez les personnes mortes après un diagnostic de démence, les quantités étaient trois à cinq fois supérieures à celles observées chez les autres. La quantité totale relevée atteignait sept grammes par cerveau, soit le poids d’une petite cuillère jetable. Cette conclusion rejoint celle de l’étude que nous vous rapportions l’an dernier dans Brain Medicine, laquelle s’intéressait plus précisément à l’alimentation.
Une étude antérieure, parue en juin 2024 dans Frontiers in Public Health, avait déjà établi la présence de microplastiques dans le sang, le placenta, le lait maternel et les poumons. S’il n’existe pas encore de consensus scientifique à leur sujet, ces substances sont fortement soupçonnées de favoriser les maladies respiratoires, les inflammations chroniques, le stress oxydatif et d’avoir des effets toxiques sur la reproduction.
À bien des égards, l’affaire des micro-billes résume parfaitement la manière dont les démocraties occidentales traitent leurs scandales environnementaux. Avertis dès le début des années 2000 de la toxicité de leurs produits, les fabricants ont continué à les vendre jusqu’à ce que la pression médiatique devienne trop importante pour ne pas provoquer une réponse législative. Trop faible pour contraindre un secteur déterminé à se défendre, cette réponse a satisfait symboliquement l’opinion publique, qui n’avait dès lors plus de raison de vérifier l’efficacité réelle de l’interdiction. Procter & Gamble, L’Oréal, Unilever, Johnson & Johnson : ces géants des cosmétiques n’ont jamais été sanctionnés pour nous avoir sciemment empoisonnés avec leurs micro-billes. Ils n’ont jamais été hors la loi, puisque le cadre réglementaire s’adapte volontiers à ceux qui ont compris que, dans une démocratie de marché, ce qui n’est pas formellement interdit est implicitement permis, et qui ont tout fait pour que la liste des interdictions demeure aussi limitée que possible. Si vous avez le sentiment d’avoir été les dindons de la farce, c’est une lecture parfaitement correcte de la situation : bienvenue au club.






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